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Férielle Doulain-Zouari,

La quatorzième édition de la Biennale de l’art africain contemporain de Dakar, connue sous le nom de Dak’Art, a renforcé la réputation de la manifestation sénégalaise en tant que plateforme de valorisation des artistes émergents et rendez-vous incontournable des aficionados de l’art africin contemporain.

Plateforme de découverte des idées artistiques

Organisée par El Hadji Malick Ndiaye du 19 mai au 21 juin 2022 dans la capitale sénégalaise, la biennale devait initialement avoir lieu en 2020 mais avait été reportée à cause de la pandémie de Covid-19.

En l’intitulant « Ĩ’Ndaffa # Forger/Out of the fire », l’événement mettait ainsi l’accent sur la capacité des artistes à prendre à bras-le-corps matériaux et concepts afin de créer de nouvelles formes novatrices et signifiantes.

En effet, « Ĩ’Ndaffa » est un mot dans la langue sérère, parlée au Sénégal ainsi qu’en Gambie, qui signifie forger. Son utilisation souligne l’affirmation de façonner une identité qui passe aussi et d’abord par la langue.

« Cette capacité à nommer les choses dans les langues africaines est la première étape vers le changement », a écrit El Hadji Malick Ndiaye, le directeur artistique de la biennale, dans l’introduction du catalogue où il développait toute une réflexion sur les interconnexions entre l’art, l’activisme et l’histoire du pays.

Le lieu pour repérer les artistes

Depuis sa fondation en 1990, Dak’Art s’est systématiquement évertué à se forger et entretenir une identité forte comme point de convergence de toutes les disciplines artistiques. La biennale, soutenue par le gouvernement, s’est d’abord concentrée sur la littérature avant de se tourner vers les arts visuels à partir de la deuxième édition. Elle a servi de tremplin pour de nombreux artistes du continent africain tels que Abdoulaye Konaté, le vétéran du textile malien, et le photographe éthiopien Aïda Muluneh. Incarnant une vision panafricaine, elle s’appuie également sur le concept de négritude articulé par Léopold Senghor, le poète, écrivain et premier président du Sénégal après son indépendance.

 

La sélection par El Hadji Malick Ndiaye de 59 artistes et collectifs d’artistes, dont 19 issus de la diaspora, pour participer à l’exposition principale dans l’ancien Palais de Justice a parfaitement respecté la vocation première de la biennale. On y trouvait une riche panoplie de dessins, peintures, installations, sculptures, tissages/textiles, photographies, son et vidéo. En parallèle, près de 400 événements satellites, y compris des expositions et des visites d’ateliers d’artistes, ont animé la ville.

Le ministère de la Culture du Sénégal a décerné son prix Révélation à Férielle Doulain-Zouari, artiste franco-tunisien, pour son installation « Current Water » (2022), dans des teintes bleu profond. Suspendue entre deux piliers et évoquant vaguement une chute d’eau, cette œuvre entrelace des matériaux vernaculaires tels que des tubes en plastique, des fils et des cordes. Elle a été réalisée en utilisant des méthodes industrielles ainsi qu’artisanales.

Image courtesy Caroline Gueye et la Biennale de Dakar
Image courtesy Caroline Gueye et la Biennale de Dakar

Parallèlement, l’artiste sénégalaise Caroline Gueye était récompensée du prix CEDEAO de l’intégration (attribué par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) en tant que meilleure créatrice d’Afrique de l’Ouest dans les arts plastiques. À la confluence de plusieurs cultures, la métisse franco togolo-sénégalaise a grandi au Sénégal, puis a suivi des études scientifiques en France, aux États-Unis et en Chine. Elle met à contribution les connaissances acquises lors de son diplôme en physique, radioprotection et sûreté nucléaire pour créer des installations multimédias à grande échelle. Pour la biennale, elle a montré une installation saisissante utilisant des thermoplastiques qui explorait l’interaction de divers éléments et incitait le visiteur à réfléchir à l’impact de la physique sur la vie quotidienne.

« Cette édition a présenté de jeunes artistes émergents qui prenaient des voies audacieuses et qui expérimentaient pour créer des choses nouvelles », dit Hélène Tissières, chercheuse universitaire, spécialiste de l’art contemporain africain. « Je suis convaincue que Dak’Art a joué un rôle central [dans la visibilité des artistes africains] malgré des années de vaches maigres, car la biennale a réussi à maintenir une vision qu’on trouve difficilement ailleurs. »

Alors que les œuvres de certains artistes résonnaient littéralement avec le thème de la biennale, d’autres revisitaient certains aspects de l’histoire du pays. L’artiste sénégalaise née à Milan Adji Dieye s’est notamment inspirée de ses archives personnelles et des archives nationales du Sénégal. Son œuvre, « Culture Lost andLearned by Heart – part 2 », constituait en un long train en soie blanche imprimé d’images sépia drapé sur une structure en fer forgé. Certaines images dataient de l’ère coloniale française, d’autres des premières années de l’identité nationale après l’indépendance, et enfin des dernières plus récentes. Tout cela aboutissant à un projet poignant sur l’histoire imprimée du pays.

La diaspora Sud américaine

Ailleurs, Fluxos do Atlântico, un collectif de douze artistes basé à Salvador dans la région de Bahia, au Brésil, a montré une installation vidéo basée sur des archives du Musée afro-brésilien de Salvador et de la Casa do Benin. L’œuvre s’inscrit dans un objectif plus large de repenser les échanges entre le Brésil et l’Afrique avec une perspective décoloniale.

L’hommage aux pionniers à travers la musique

Mo Laudi, un artiste, compositeur et Dj né en Afrique du Sud et basé à Paris – son vrai nom est Ntshepe Bopape –, a également exposé des œuvres inspirées par des archives. Son œuvre sonore expérimentale « Motho ke motho ka batho (Un hommage à Mancoba) » était initialement commandée pour une exposition consacrée à Ernest Mancoba, artiste sud-africain avant-gardiste et moderniste, au Centre Pompidou, en 2019. Mo Laudi a mélangé des extraits de la voix enregistrée de Mancoba avec le chant de gorge xhosa et la musique du tambour. Pour la biennale, Mo Laudi a réalisé de nouveaux collages abstraits pour accompagner ce projet sonore.

Parmi les autres temps forts, on comptait l’installation saisissante d’Obinna Makata, « Médecine après la mort » (2019-2020). L’artiste nigérian a conçu une œuvre sculpturale centrée sur un pistolet fabriqué à partir d’os et de seringues. C’est une réflexion sur la manière qu’ont des pays occidentaux d’envoyer à la fois du matériel de secours et des armes à feu aux pays africains déchirés par la guerre.

Outre l’exposition principale, la myriade d’événements satellites a été dynamisée par une exposition sublime en hommage au maître malien Abdoulaye Konaté, avec, sur les murs accrochées, des œuvres textiles importantes méticuleusement constituées de centaines de petits rubans verticaux cousus. À l’intersection de l’abstraction et la représentation, ces compositions dépeignaient souvent des paysages abstraits, avec de-ci de-là l’apparition de petits personnages. La gradation des couleurs portait des reliefs chromatiques et des effets optiques. L’exposition a apporté une certaine gravité à la biennale et a fait montre du regard unique incontestable d’Abdoulaye Konaté, lauréat du Grand Prix de la biennale en 1996.

La présence de la Chine

Le vaste programme de la biennale a aussi incorporé des pavillons sénégalais, ivoirien et chinois, la Côte d’Ivoire et la Chine étant les pays invités de cette édition. Un autre point fort était « Black Rock 40 », l’exposition inaugurale du Centre d’art Black Rock Sénégal, où étaient présentées les œuvres de 32 artistes ayant participé entre 2019 et 2021 au programme de la résidence d’artistes initiée par l’artiste américain Kehinde Wiley.

Post Author: Anna SANSOM

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